Plus de vingt ans après la disparition de la compagnie aérienne Air Afrique, son nom connaît une nouvelle vie. Depuis Paris, un collectif de créateurs a transformé cet héritage en une plateforme culturelle et un magazine consacré aux arts, aux savoirs et aux conversations afro-diasporiques contemporaines. Une renaissance qui s’appuie notamment sur la mémoire de Balafon, l’ancien magazine de bord de la compagnie.
Le nom Air Afrique appartient à l’histoire de l’aviation africaine. Créée en 1961 par plusieurs États nouvellement indépendants, la compagnie avait pour ambition de relier les pays africains entre eux et au reste du monde. Elle devient progressivement l’un des symboles d’une Afrique qui cherche à construire ses propres réseaux et à affirmer une identité panafricaine.
La compagnie disparaît au début des années 2000, après plusieurs années de difficultés financières, et cesse définitivement ses activités en 2002. Mais son héritage culturel ne disparaît pas avec ses avions. Pendant plusieurs décennies, Air Afrique avait également joué un rôle dans la promotion des arts, de la musique, du cinéma et de la création africaine.
Balafon, un magazine qui racontait déjà l’Afrique
Parmi les éléments les plus importants de cet héritage figure Balafon, le magazine de bord d’Air Afrique. Publié pendant plusieurs décennies, il ne se limitait pas à accompagner les voyageurs durant leurs déplacements. La revue consacrait une place importante aux artistes, aux photographes, aux écrivains, aux musiciens et aux transformations culturelles du continent.
Les archives conservées témoignent de l’ampleur de cette production : le Museum of Modern Art de New York recense notamment des numéros de Balafon allant de 1965 à 1998. La revue constitue aujourd’hui une importante trace de la manière dont une génération d’Africains racontait alors son continent, ses sociétés et ses imaginaires.
À travers Balafon, Air Afrique avait ainsi développé une forme de communication culturelle qui dépassait sa fonction commerciale. La compagnie participait également au soutien de manifestations et d’initiatives culturelles africaines, contribuant à faire circuler des œuvres, des artistes et des récits au-delà des frontières nationales.
Une renaissance portée par une nouvelle génération
C’est dans cette histoire que s’inscrit le projet contemporain Air Afrique. Le collectif culturel est fondé à Paris 2021-2023 autour de Lamine Diaoune, Djiby Kébé, Jeremy Konko et Ahmadou-Bamba Thiam. Le projet s’appuie sur la mémoire de l’ancienne compagnie et sur ses archives pour imaginer de nouvelles conversations autour de l’Afrique et de ses diasporas.
Le collectif reprend notamment le nom et l’identité visuelle associés à Air Afrique et réactive son patrimoine culturel. L’objectif n’est toutefois pas de recréer l’ancienne compagnie, mais de faire voyager autrement les idées, les images, les artistes et les histoires africaines.
Le magazine constitue l’une des principales expressions de cette démarche. Sa première édition paraît en 2023, avec le soutien de Bottega Veneta. La publication revendique une approche située à la croisée de l’art, de l’histoire, de la photographie, de la musique, du cinéma, de la mode et des savoirs.
La rédaction associe notamment la directrice éditoriale Amandine Nana, les rédacteurs Zhedy Nuentsa et Ahmadou-Bamba Thiam, ainsi que le designer graphique Axel Pelletanche. Le projet repose sur un principe éditorial particulier : mettre en dialogue les archives et le présent plutôt que simplement reproduire l’histoire.
Faire dialoguer les archives et le présent
L’une des particularités du magazine est justement son utilisation des archives. Des photographies et des documents issus de Balafon sont mis en regard de créations et de réflexions contemporaines. Cette approche permet de faire émerger de nouvelles lectures du passé. Les archives deviennent non seulement des traces historiques, mais aussi des matériaux permettant de réfléchir à l’Afrique contemporaine et à ses futurs.
Le premier numéro illustre cette démarche à travers des sujets consacrés notamment à la musique, au cinéma et aux personnalités culturelles africaines et afro-diasporiques. La couverture met en avant le musicien franco-congolais Tiakola, tandis que plusieurs contributions reviennent sur les grandes figures et les héritages de la création africaine. Le magazine est publié en français et en anglais, avec un format imprimé conçu comme un objet culturel. Son positionnement dépasse ainsi celui d’un périodique d’actualité classique : il privilégie les récits, les images, les archives, les conversations et les analyses de fond.
De l’Afrique des indépendances à l’Afrique contemporaine
La démarche d’Air Afrique repose aussi sur une volonté de réactiver un imaginaire panafricain. L’ancienne compagnie représentait une époque où plusieurs États africains cherchaient à construire ensemble des infrastructures et des institutions capables de relier le continent. Le nouveau projet reprend cette idée de connexion, mais sur un autre terrain. Là où la compagnie faisait voyager des personnes entre différentes villes et différents continents, le magazine cherche à faire circuler des idées, des œuvres, des mémoires et des imaginaires.
Cette continuité explique en partie l’intérêt suscité par le projet auprès de grandes institutions et marques internationales. Le collectif a notamment collaboré avec Bottega Veneta et Louis Vuitton, tout en développant des projets autour du cinéma, des archives et des cultures afro-diasporiques.
Le deuxième numéro : voyager autrement
Le deuxième numéro du magazine marque une nouvelle étape. Lancé en avril 2025 au siège de l’UNESCO à Paris, il est placé sous le thème du voyage. La journée de lancement associe conférences, discussions, projections et lectures, avec la participation de contributeurs du magazine et de personnalités issues de l’écosystème culturel et intellectuel de l’UNESCO. La couverture est consacrée à l’astrophysicienne Fatoumata Kébé, dont le travail autour de l’astronomie et de la jeunesse africaine ouvre une réflexion sur d’autres formes de voyage : celui vers l’espace, mais aussi celui de l’imaginaire et de la connaissance. Le numéro explore également l’histoire des Afronauts en Zambie, les économies musicales, les pratiques artistiques contemporaines et différentes manières de penser les déplacements, les frontières et l’émancipation.
Un magazine, mais aussi une plateforme culturelle
Air Afrique ne se limite donc pas à son édition papier. Le collectif développe une véritable plateforme culturelle à travers des événements, des projections, des collaborations artistiques et des conversations. Cette dimension est importante dans son modèle : le magazine devient un point de départ pour créer des rencontres et faire dialoguer différentes générations, disciplines et communautés. En 2026, cette démarche trouve notamment un nouvel écho avec l’exposition « Ideas of Africa: Portraiture and Political Imagination » du Museum of Modern Art de New York, qui présente des archives liées à Air Afrique et à Balafon. Le musée souligne ainsi la dimension culturelle et politique de cet héritage, au-delà de l’histoire aéronautique.
Quand une marque devient une mémoire
L’histoire d’Air Afrique montre finalement qu’une marque peut survivre à l’entreprise qui l’a créée. La compagnie aérienne a disparu, mais son nom continue de porter une mémoire : celle des indépendances africaines, du panafricanisme, des circulations entre le continent et ses diasporas et d’une époque où les institutions africaines cherchaient à produire leurs propres récits. Le magazine contemporain transforme cette mémoire en matière éditoriale. Il ne cherche pas simplement à raconter le passé d’Air Afrique, mais à réactiver ce que son histoire peut encore dire de l’Afrique d’aujourd’hui.
De Balafon au magazine Air Afrique, il existe ainsi une continuité éditoriale : hier, une revue accompagnait les voyageurs et mettait en lumière les cultures du continent ; aujourd’hui, une nouvelle génération de créateurs utilise le magazine, les archives et les collaborations artistiques pour faire circuler d’autres récits. Air Afrique n’est donc plus seulement le nom d’une compagnie disparue. C’est devenu un projet culturel qui tente, à sa manière, de faire voyager l’Afrique autrement : par ses images, ses artistes, ses mémoires et ses idées.