Dans cette nouvelle série de DECOLONISER d’AJ+, Remy Nsabimana s’intéresse à l’acceptation des cheveux naturels et à ce qu’ils révèlent de l’identité. Dans Perruques, défrisage : une histoire tirée par les cheveux, les intervenants cherchent à comprendre pourquoi de nombreuses Africaines ressentent la pression de lisser ou de modifier leurs cheveux, et c’est en explorant cette question qu’émerge le rôle des médias. Hollywood, les feuilletons étrangers et même certains contenus locaux ont façonné des standards de beauté qui valorisent le lisse et l’occidental, influençant profondément la perception de soi et l’estime personnelle.
Dans le reportage, la réflexion dépasse la simple question esthétique pour interroger les mécanismes d’influence et d’intériorisation. Xavier Houezo, coauteur et réalisateur du documentaire Cheveux crépus, dans la tourmente identitaire, résume ce phénomène en une phrase forte : « Tu réponds à des dominants sans t’en rendre compte ». Derrière le recours aux perruques ou au défrisage se profilerait ainsi une adhésion inconsciente à des standards imposés.
Mais le slameur Kmal Radji va plus loin dans l’analyse. Il s’est longtemps posé la question : comment cette crise identitaire a-t-elle pu s’enraciner si profondément ? Pour lui, la réponse se trouve dans la puissance des médias. Il utilise une métaphore parlante : « Dans une maison, il y avait deux machines à laver. Il y a la machine à laver pour laver les linges et il y a une autre machine à laver pour laver les esprits. » La télévision, explique-t-il, est capable de convaincre, de modeler les perceptions, d’orienter les désirs.
Il évoque notamment l’influence d’Hollywood et la manière dont l’industrie culturelle occidentale a façonné l’imaginaire collectif africain, amenant progressivement les publics à consentir à des modèles esthétiques qui ne leur ressemblent pas. « En Afrique, nous sommes dans une répétition sans fin. Nous répétons tout ce que nous faisons », déplore-t-il, pointant cette reproduction constante de schémas importés.
Les médias, en diffusant de manière répétée des modèles valorisant le lisse et l’occidental, ont ainsi contribué à ancrer ces représentations dans l’imaginaire collectif. Les conséquences ne sont pas seulement symboliques : l’usage répété de produits chimiques de lissage peut entraîner des problèmes capillaires comme l’alopécie, voire d’autres complications sanitaires évoquées dans le reportage.
Le sculpteur béninois Romuald Hazoumè critique également la responsabilité des médias locaux, qu’il accuse de reproduire ces standards importés au lieu de promouvoir des représentations enracinées dans les cultures africaines. Pour lui, si les écrans valorisaient davantage des esthétiques propres au continent, la crise identitaire serait moins marquée.
Face à ce constat, les intervenants défendent une autre posture : celle de la reconquête. L’acceptation des cheveux naturels devient un acte conscient, presque politique. « Il faut déplacer son esprit, pas seulement ses cheveux. Être naturel et heureux, c’est retrouver sa propre identité », affirme une interviewée. Il ne s’agit plus simplement de changer de coiffure, mais de transformer le regard que l’on porte sur soi.
À travers l’initiative Assume ta jeunesse, cette reconquête prend une dimension pédagogique. Encourager les jeunes filles à se regarder dans le miroir et à se dire qu’elles sont belles telles qu’elles sont constitue un geste simple mais puissant. C’est une manière de rompre avec la comparaison permanente aux modèles médiatisés et de réhabiliter le cheveu crépu comme symbole d’histoire, de culture et de dignité.
Ainsi, cette séquence de la série DECOLONISER montre que les cheveux ne relèvent pas uniquement de l’apparence. Ils deviennent un espace où se croisent mémoire coloniale, influence médiatique et affirmation identitaire. En mettant en lumière ces mécanismes, le reportage ouvre la voie à une réappropriation consciente et assumée de soi.