À l’occasion de la Journée mondiale des télécommunications et de la société de l’information, célébrée le 17 mai 2026 autour du thème « Lignes de vie du monde numérique : renforcer la résilience dans un monde connecté », le Blog du Comms & Marketing Africa a sollicité des professionnels du secteur digital, des chercheurs et des acteurs de la communication afin de recueillir leurs analyses sur les enjeux contemporains de la société de l’information.
Deux contributions se distinguent par leur profondeur et leur complémentarité : celle de Jules Célestin MVONDO AWONO et celle de Harouna Garba Sale, qui proposent deux lectures articulées de la résilience numérique dans les contextes africains et sahéliens.
Le numérique comme fait social total et enjeu de résilience informationnelle
Pour Jules Célestin MVONDO AWONO, professionnel de la communication, chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) et président de A.Genius, la transformation numérique dépasse largement la seule dimension technique. Elle constitue un fait social majeur qui reconfigure en profondeur les pratiques de communication, les interactions sociales et les modes de production de l’information. Dans cette perspective, les “lignes de vie du numérique” renvoient autant aux infrastructures invisibles qui assurent la circulation continue des données qu’à leur fragilité structurelle croissante.
S’appuyant sur les travaux de Manuel Castells et sa théorie de la société en réseaux, il rappelle que les systèmes numériques contemporains reposent sur des flux d’information permanents mais vulnérables. Dès lors, la résilience numérique ne peut être réduite à la seule performance des infrastructures techniques. Elle intègre également des dimensions cognitives, culturelles et éthiques liées aux usages, à la compréhension de l’information et à la capacité des individus à lui donner du sens.
Dans les contextes africains, ces enjeux sont particulièrement accentués par les dépendances technologiques et les vulnérabilités informationnelles. Les environnements numériques deviennent des espaces complexes où coexistent confiance, manipulation de l’information et construction du lien social. La résilience informationnelle implique ainsi une éducation critique aux médias, ainsi qu’une responsabilité éthique renforcée des acteurs du digital. La communication sociale y joue un rôle central dans la régulation des pratiques et la prévention des risques informationnels. Dans un monde hyperconnecté, la véritable résilience consiste à préserver la capacité des sociétés à comprendre, filtrer et donner du sens à l’information.
La résilience numérique au cœur du Sahel
Dans le contexte du Sahel, Harouna Garba Sale apporte une lecture plus pragmatique et ancrée dans les réalités quotidiennes. Selon lui, la connectivité numérique n’est plus un confort mais une condition essentielle de survie sociale et économique. Le thème des “lignes de vie du monde numérique” prend ainsi un sens concret à travers les usages déjà observables : les transferts mobiles qui réduisent les déplacements difficiles, la téléconsultation qui rapproche les populations rurales des services de santé, ou encore les systèmes d’alerte numérique qui contribuent à la gestion des crises alimentaires et sécuritaires.
Il souligne également le rôle des nouvelles infrastructures satellitaires, notamment des solutions comme Starlink, qui permettent de connecter des zones jusque-là exclues des réseaux terrestres. Ces technologies ouvrent de nouvelles perspectives en matière d’accès à l’information, de formation et de coordination communautaire, transformant progressivement des territoires longtemps marginalisés en acteurs de leur propre développement. Cependant, cette avancée technologique ne suffit pas à elle seule. La résilience numérique exige également des politiques fortes d’inclusion, de formation et de sécurisation. Elle repose sur l’investissement dans les jeunes, les femmes et les communautés rurales, ainsi que sur la production de contenus en langues locales et la protection des données des populations vulnérables.
Dans cette perspective, l’exclusion numérique dépasse la simple dimension technique pour devenir une question profondément morale et politique. Dans le Sahel, ne pas connecter une population revient à la priver d’opportunités vitales d’accès à l’information, aux services essentiels et aux dynamiques de développement. Ainsi, ces deux contributions convergent vers une même idée centrale : la résilience numérique ne peut être réduite à la connectivité ou à la performance des infrastructures. Elle repose sur un équilibre entre technologie, éducation, inclusion sociale et responsabilité collective. Dans un monde où l’information circule en continu mais reste inégalement maîtrisée, les véritables “lignes de vie du numérique” se situent dans la capacité des sociétés à inclure, protéger et donner du sens à leur environnement informationnel.
Dans ce contexte global, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, rappelle que les technologies numériques sont devenues essentielles pour alerter les populations, assurer l’accès aux services de base et maintenir la communication, notamment en période de crise. Toutefois, il souligne que de fortes inégalités d’accès persistent, tandis que les systèmes sont exposés aux cybermenaces et à la désinformation. Il appelle ainsi à investir davantage dans la connectivité, les compétences numériques et une gouvernance responsable du numérique, afin de renforcer la résilience collective face aux crises futures.