Comment passer de la simple consommation musicale à un engagement durable du public ? C’est autour de cette question que se sont retrouvés plusieurs professionnels de la musique, de la communication et des médias, le vendredi 23 octobre 2026, au Centre culturel du Faso, à Ouagadougou, dans le cadre des Rencontres musicales africaines (REMA).
Réunis autour du thème « Followers de passifs à actifs : de la consommation à l’engagement », Gérard S. Nougbolo, publicitaire et directeur de l’agence de communication JOFÉ au Burkina Faso, Issoufou Saré, directeur de la télévision BF1 au Burkina Faso, Luc Mayitoukou, directeur de Zhu Culture au Sénégal, et Lyma Diarassouba, bookeuse internationale basée à Abidjan, ont exploré les moyens de convertir une audience en une véritable communauté de soutien aux artistes.
La popularité ne suffit pas à construire une carrière
Avoir des milliers, voire des millions de followers, ne garantit ni la vente de billets ni la rentabilité d’une carrière musicale. Pour les intervenants, l’enjeu consiste à transformer la visibilité numérique en une relation plus profonde avec le public.
Gérard S. Nougbolo a notamment insisté sur l’authenticité et l’identité de marque. Selon lui, un artiste doit pouvoir se distinguer par son univers, son image, son positionnement et ce qu’il représente. À ses yeux, cette identité doit être pensée avec une véritable stratégie de développement, et non se limiter à la production de contenus destinés à suivre les tendances.
Il a également plaidé pour une meilleure structuration des équipes artistiques. Au-delà du manager et du DJ, les carrières peuvent nécessiter des compétences en communication, relations publiques, promotion musicale, marketing et gestion de marque. L’artiste ne peut pas nécessairement tout assumer seul.
Cette réflexion conduit à une distinction importante : la popularité peut être rapide, tandis que la notoriété se construit dans la durée. Pour Luc Mayitoukou, le développement d’une carrière ne doit pas dépendre uniquement du succès d’un titre. Il faut aussi travailler le discours de l’artiste, ses engagements, son histoire et les valeurs qui permettent au public de s’identifier à lui.
De l’audience à la communauté : donner une place aux fans
Pour Lyma Diarassouba, la conversion du fan en acteur engagé repose sur trois étapes : l’attraction, la participation et le lien durable. La première consiste à comprendre le public avant de promouvoir un artiste ou un événement. Une étude de marché, l’analyse des données d’audience et l’observation des échanges sur les réseaux sociaux peuvent aider à cerner les attentes et les préférences des fans.
La deuxième étape consiste à leur donner un rôle. Scènes ouvertes, auditions, appels à candidatures ou participation à des premières parties peuvent permettre à de jeunes DJ, danseurs et musiciens de se rapprocher des artistes. Les fans qui ne pratiquent pas la musique peuvent également être associés à certaines décisions et initiatives.
Enfin, la relation doit se poursuivre au-delà d’une sortie musicale ou d’un concert. Rencontres exclusives, échanges directs et événements réservés aux communautés peuvent renforcer ce lien.
Luc Mayitoukou a, pour sa part, insisté sur la nécessité d’aller au-delà des plateformes sociales. Les groupes WhatsApp, les listes de diffusion par e-mail et d’autres canaux directs peuvent aider les artistes à entretenir une relation avec leur public sans dépendre uniquement des algorithmes des réseaux sociaux.
Mais créer une communauté ne suffit pas. Gérard S. Nougbolo a rappelé qu’elle doit aussi être valorisée. Un artiste qui sollicite régulièrement ses abonnés pour écouter ses titres ou acheter des billets doit leur proposer, en retour, des signes de reconnaissance : avantages particuliers, tarifs préférentiels ou possibilité de contribuer à certains choix artistiques.

Le public doit-il toujours payer pour soutenir un artiste ?
La question de la rémunération a occupé une place importante dans les échanges. Au Burkina Faso, comme ailleurs, le téléchargement et l’écoute gratuits peuvent coexister avec une faible propension à payer pour assister à un concert. Les intervenants ont ainsi appelé à mieux sensibiliser le public à la valeur économique du travail artistique.
Issoufou Saré a souligné que les artistes et leurs équipes doivent également repenser leurs modèles économiques. Attendre systématiquement un cachet élevé peut limiter les occasions de se produire en public, notamment dans un environnement où les espaces de spectacle restent peu nombreux. Des prestations adaptées aux moyens disponibles peuvent contribuer à construire progressivement une audience, à condition de préserver la viabilité économique de l’activité.
Le directeur de BF1 a aussi rappelé que la gratuité apparente ne signifie pas nécessairement l’absence de financement. Un concert peut être payé par un annonceur, un mécène ou un partenaire. Ces modèles ne sont pas mauvais en eux-mêmes, à condition de diversifier les sources de revenus et de ne pas dépendre exclusivement des billets offerts.
Luc Mayitoukou a abondé dans ce sens : lorsqu’un public accède gratuitement à un spectacle, quelqu’un en a généralement assumé le coût. L’enjeu est donc de construire un écosystème permettant aux artistes, aux organisateurs et aux autres professionnels de la musique de rentabiliser leurs investissements.
Les médias, toujours utiles pour construire la notoriété
L’essor des réseaux sociaux a modifié le rôle des médias traditionnels sans le faire disparaître. Pour Issoufou Saré, les plateformes numériques occupent désormais une place importante dans les habitudes du jeune public. Les médias classiques conservent toutefois une dimension de prestige et de crédibilité qui peut compter dans la construction de la notoriété d’un artiste.
Il estime que les médias doivent eux aussi adapter leurs stratégies et offrir des contenus qui répondent aux attentes de leurs communautés. L’interaction, la prise en compte des commentaires et l’évolution des programmes en fonction des retours du public sont autant de moyens de fidéliser les audiences.
Pour les artistes, l’approche la plus pertinente consiste donc à articuler les médias traditionnels, les plateformes numériques et les expériences en présentiel. Les retombées médiatiques, les captations de concerts et les traces des prestations passées peuvent aussi constituer des éléments utiles pour convaincre de nouveaux programmateurs et partenaires.
Le développement de carrière, une stratégie de long terme
Les échanges ont également mis en évidence la nécessité d’adapter les stratégies aux artistes et aux marchés visés. Une forte popularité locale n’est pas toujours indispensable si l’objectif est de développer un public dans d’autres pays. Encore faut-il identifier les marchés pertinents et organiser la promotion en conséquence.
Gérard S. Nougbolo a notamment évoqué l’intérêt de construire certains événements avec les fans : choix de la date, de la programmation ou d’autres aspects du concert. Cette démarche suppose cependant que l’artiste dispose déjà d’une communauté suffisamment engagée pour participer à ces décisions.
De son côté, Lyma Diarassouba a rappelé l’importance de fixer des objectifs, de diversifier les moyens de promotion, collaborations musicales, réseaux sociaux et médias puis d’évaluer les résultats. Luc Mayitoukou a insisté sur le suivi après chaque prestation : recueillir les retours, conserver le contact avec le public et valoriser les expériences vécues pour préparer de nouvelles opportunités.
Cette logique concerne également la pérennité des carrières. Les artistes sont invités à réfléchir à la diversification de leurs revenus, notamment par les produits dérivés et les partenariats avec des marques, plutôt que de concentrer tous leurs efforts sur la prochaine sortie musicale.
Au-delà des followers, une industrie à structurer
En filigrane, le panel a rappelé que la transformation des fans en acteurs économiques ne relève pas uniquement de la responsabilité des artistes. Managers, bookeurs, producteurs, médias, organisateurs, entreprises et pouvoirs publics ont chacun un rôle à jouer dans la structuration de la filière musicale.
Les échanges ont notamment souligné les difficultés auxquelles font face certains artistes autoproduits pour constituer une équipe professionnelle et vivre de leurs prestations. Ils ont également mis en avant la nécessité de multiplier les occasions de découvrir les artistes sur scène, en particulier lorsque leur musique prend toute sa dimension dans le spectacle vivant.
Le message central de cette rencontre des REMA 2026 est clair : une communauté engagée ne se mesure pas seulement au nombre d’abonnés, mais à la qualité de la relation construite avec eux. Pour passer du follower passif au consomm’acteur, l’artiste doit proposer une identité forte, écouter son public, le faire participer et lui donner des raisons concrètes de rester fidèle à son univers. La carrière musicale se construit ainsi moins dans la course aux chiffres que dans la durée, grâce à une stratégie cohérente et à un écosystème capable de soutenir la création.

